MARIAGE GAY :
LE VRAI DÉBAT SE FAIT LOIN DES CAMÉRAS
LE GRAND AMPHITHÉÂTRE DE L'ESSEC
Pour le meilleur ou pour le pire. C’était le thème choisi par les Mardis de l’ESSEC, la tribune étudiante de l’ESSEC, pour ce débat organisé à Cergy ce mardi 8 janvier jetant un regard neuf sur le sujet désormais brûlant du mariage pour tous.
DES INVITÉS INATTENDUS
En manifestant une volonté de voir les opinions les plus différentes s’exprimer sur une même scène, les Mardis de l’ESSEC ont choisi de donner la parole à des personnalités reconnues dans leur domaine. Le doyen de ce débat – auquel 600 étudiants et Cergypontains ont assisté – n’était autre que le célèbre anthropologue Maurice Godelier. A 79 ans, ce médaillé d’or du CNRS est venu présenter les enjeux sociaux et culturels du mariage pour tous. L’aspect juridique fut confié à Maître Coralie Gaffinel, avocat au barreau de Paris, spécialisée dans les affaires familiales. Enfin, faisant face à Erwann Binet le député PS, rapporteur de la loi à l’Assemblée nationale, l’abbé Grosjean, prêtre du diocèse de Versailles chargé des questions éthiques et politiques, représentait l’opinion de l’Église.
DIVORCE À L’AMIABLE
On aurait pu attendre de cette confrontation des mots vifs, des arguments emportés et déplacés désormais quotidiens dans le débat public. Il en fut autrement. Si l’abbé Grosjean et Maître Gaffinel ont défendu avec passion leur position contre celle d’Erwann Binet et de Maurice Godelier, les arguments des deux parties analysés en profondeur ont été confrontés avec tenue et rigueur. Pour Maurice Godelier, spécialiste des tribus de Nouvelle-Guinée, la nouvelle forme de parentalité que supposerait le projet de loi n’est absolument pas inconcevable puisqu’elle existe parmi bien d’autres peuples. Maître Gaffinel d’opposer à cet argument les enjeux juridiques de l’homoparentalité. Le projet soulève d’importants problèmes de filiation qui n’ont pas suffisamment été abordés par la commission d’experts de l’Assemblée Nationale. Un reproche qui lui attire les foudres du député. Erwann Binet restitue le projet de loi, précisant par ailleurs que la gestation pour autrui (GPA) ne sera pas autorisée par celui-ci. Sourire de Maurice Godelier qui confesse à son coéquipier que la GPA risque d’être, à long terme, une conséquence inévitable du mariage pour tous. Si le ton reste cordial, le représentant de l’Église tient dès lors à affirmer sa position dans le débat.
L’AUTEL ET LA MAIRIE
L’abbé Grosjean est chargé dans son diocèse des questions éthiques et politiques. Cela se voit. La salle comble comprend qu’il n’y aura pas de prêtre aux propos dogmatiques à ce débat des Mardis de l’ESSEC mais un abbé qui avance des arguments modernes, tels ceux du député, que seul l’opinion et le col romain distinguent. Les interviewers, qui jusque-là ponctuaient le débat, laissent l’échange s’installer entre ces deux invités. Maurice Godelier apaise les passions d’un rire goguenard. “Je n’ai pas d’homosexuels dans ma famille, mais ma fille est remariée avec un autre homme et forme maintenant une nouvelle famille avec les enfants du premier lit, cela ne pose aucun problème pour les enfants.” L’anthropologue compare cette avancée sociale à d’autres, plus anciennes. Il aborde le droit des femmes, de la famille, évoquant les “bâtards” à qui la société ne reconnaissait pas de filiation. L’abbé Grosjean répond à celui-ci qu’il est le témoin de situations dramatiques dans les familles monoparentales. Une façon de rappeler à l’anthropologue que la présence d’un père et d’une mère semblent pourtant incontournables.
LES ÉTUDIANTS IMPLIQUÉS
Les Mardis de l’ESSEC sont organisés par et pour des étudiants. Si seuls 2 étaient présents sur scène pour interviewer et distribuer la parole, plusieurs ont pu poser leur question à la fin du débat et ont eu l’occasion d’approcher les invités lors du cocktail de fin de débat. Apolline, étudiante en première année, a par exemple interrogé l’Abbé Grosjean sur l’arbitraire de la mixité des couples : pourquoi la norme exige-t-elle un couple mixte et non pas un couple tout court ? L’Église justifie-t-elle cet axiome par la Bible ou par un autre moyen ? Antoine, en deuxième année, souhaitait voir abordée la question du poids symbolique des fonctions de père et mère. Plus tard dans la soirée, près d’une heure après la fin du débat, Maître Coralie Gaffinel le prolongeait encore dans la cafétéria de l’ESSEC avec plusieurs étudiants venus de toute l’Île de France.
UN HEUREUX ÉVÉNEMENT
Alors que les photographes s’approchent de la scène pour garder une image de ce singulier chapitre, les premières réactions fusent dans la salle. Si les parties qui s’opposent s’affrontent durement lors des manifestations, elles sont au contraire apaisées par ce débat respectueux et passionné à l’intérieur de l’ESSEC. Du reste, c’est Divercity, l’association LGBT de l’ESSEC, qui organise le cocktail qui suit le débat. Alexis, un étudiant de l’ESSEC ayant assisté au débat déclare : “C’est étonnant d’avoir pu entendre toutes les opinions. Les quatre invités ont eu leur mot sur ce débat sans qu’il y ait eu de confrontations excessives. C’est rare pour la question du mariage gay !” Mais le plus heureux c’est sans doute le président de l’association des Mardis de l’ESSEC qui, raccompagnant Maurice Godelier, déclare le sourire aux lèvres : “C’était un débat dans l’esprit des Mardis !” L’ambiance est soudainement gaie, quatre personnalités ont fait honneur en une heure et demie à la nation toute entière.
BIOGRAPHIE
Il est des débats de société qui font plus qu’occuper le devant de la scène médiatique l’espace d’un instant avant de sombrer dans les tréfonds de l’actualité. De par l’ampleur radicale du changement social qu’il induit autant que par les confrontations d’opinions qu’il convoque, le débat sur le Mariage pour tous fait assurément partie de cette catégorie.
La France est à la traîne de ses voisins européens concernant le mariage homosexuel, ayant seulement introduit le PACS en 1999. Depuis le changement de majorité présidentielle, la question du Mariage pour tous, engagement de campagne du candidat Hollande, se pose aujourd’hui avec une acuité nouvelle. Fin janvier 2013, le Parlement se prononcera sur cette loi autorisant le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels.
Pour traiter l’ensemble de ces questions, nous avons le plaisir d’accueillir Erwann Binet, député PS de l’Isère et rapporteur de la loi sur le Mariage pour tous à l’Assemblée, Maurice Godelier, anthropologue et sociologue professeur à l’EHESS et médaille d’or du CNRS, l’abbé Grosjean, prêtre du diocèse de Versailles chargé des questions éthiques et politiques au sein du diocèse et Coralie Gaffinel, avocate au barreau de Paris, spécialiste des affaires familiales.